Le sommeil joue un rôle important dans de nombreux processus biologiques : récupération physique, régulation de la température corporelle, réparation des tissus, contrôle immunitaire… Des études menées ces dernières décennies ont aussi révélé qu’il est également fondamental pour notre fonctionnement cérébral.

Corollaire : si la qualité ou la durée du sommeil sont altérées, son efficacité réparatrice diminue. Or, cette situation concerne de nombreuses personnes, soit parce qu’elles se couchent tard et sont forcées de se lever très tôt, soit parce que leur sommeil est perturbé en raison d’un environnement inadapté, bruyant, ou encore parce qu’elles souffrent d’une maladie donnant lieu à de nombreux micro-éveils dont le résultat est une fragmentation du sommeil.

Parmi les troubles du sommeil altérant de manière significative la qualité du sommeil, le syndrome d’apnées-hypopnées obstructives du sommeil (SAHOS) est l’un des plus fréquents. Il affecte près de 2 % des femmes et 4 % des hommes, perturbant leur sommeil et dégradant non seulement leur qualité de vie, mais aussi leur santé. Il accroît également leur fatigue mentale, engendrant de vraies difficultés au quotidien.

Le port, durant la nuit, d’un masque à pression positive continue peut améliorer la situation. Mais des interrogations demeurent, et encore faut-il suivre correctement le traitement. Explications.

Qu’est-ce que le syndrome d’apnées-hypopnées obstructives du sommeil ?

Le syndrome d’apnées-hypopnées obstructives du sommeil affecte la respiration au cours du sommeil, soit par des arrêts temporaires de la respiration (apnées) ou par une diminution marquée du débit d’air entrant (hypopnées).

Souvent, la reprise de la respiration après une apnée s’accompagne d’un étouffement et de mouvements, ce qui entraîne des réactions d’éveil de courte durée et un fractionnement du sommeil qui altère son pouvoir réparateur. Ces courts réveils ne sont généralement pas ressentis, mais le dormeur peut parfois se réveiller en sursaut avec une pénible sensation d’étouffement. Dans le cadre des hypopnées, la mauvaise oxygénation du cerveau l’empêche de fonctionner normalement et d’atteindre le sommeil lent profond récupérateur.

Un SAHOS est diagnostiqué lorsqu’il y a plus de cinq évènements respiratoires (apnées et/ou hypopnées) par heure de sommeil. La gravité de l’atteinte est liée à la fréquence des évènements respiratoires, qui peuvent se produire des centaines de fois au cours d’une nuit de sommeil.

Le SAHOS est propice au développement de maladies chroniques

Peu de personnes apnéiques se rendent compte qu’elles ronflent ou s’éveillent la nuit en suffoquant. Généralement, elles s’habituent, dans une certaine mesure, à leur somnolence en journée, à laquelle elles attribuent d’autres origines : excès de travail, stress, etc. De ce fait, ces symptômes ne sont généralement pas évoqués spontanément par les patients mais sont le plus souvent rapportés par un partenaire dont le propre sommeil est perturbé par ces activités anormales et qui va pousser à une consultation médicale.

La personne souffrant de SAHOS peut présenter à la fois des symptômes nocturnes, tels qu’un ronflement important ou des arrêts respiratoires suivis d’un brusque appel d’air (comme une personne qui sort de l’eau après avoir nagé en apnée), et des symptômes diurnes, qui peuvent se traduire par une forte somnolence, des pertes de vigilance et une fatigue importante.

Établir un diagnostic de SAHOS est d’autant plus important que ce syndrome a des effets délétères sur la santé. Les apnées limitent en effet les apports en oxygène, qui deviennent insuffisants par rapport aux besoins des tissus de l’organisme (on parle d’hypoxies). Elles sont aussi à l’origine d’excès de CO2 (ou hypercapnies) intermittents dans le sang. Cette situation favorise le développement ou l’aggravation de maladies chroniques telles que l’hypertension artérielle, le diabète de type 2, l’obésité morbide, les maladies cardio-vasculaires et les dysfonctions érectiles.

Le SAHOS a également une influence négative sur la qualité de vie, non seulement en termes de productivité, de niveau d’activité et de vigilance. La somnolence est par exemple un facteur de risque majeur : sur la route, un conducteur apnéique présente un risque jusqu’à 15 fois plus élevé d’avoir un accident de la circulation ! En outre, ce syndrome affecte aussi les capacités d’interactions sociales.

Enfin, la sphère mentale est également affectée : les personnes souffrant d’un SAHOS présentent souvent des déficits cognitifs. Si leur intelligence en tant que telle est épargnée, lesdits déficits peuvent avoir une incidence dans plusieurs domaines, en particulier les capacités d’attention soutenue, de mémoire verbale et les fonctions exécutives qui permettent de s’adapter de manière dynamique à des situations nouvelles.

Tous ces déficits semblent être d’autant plus marqués que la pathologie est sévère, bien qu’il y ait de larges différences d’une personne à l’autre dans la vulnérabilité aux altérations du sommeil.

La pression positive continue, un traitement efficace contre l’apnée du sommeil

Le SAHOS demeure sous-diagnostiqué, alors qu’il peut être facilement repéré, et les symptômes traités par le port d’un masque à pression positive continue. Ce type de masque dégage les voies aériennes supérieures en maintenant une pression d’air élevée dans le circuit respiratoire pendant le sommeil. L’oxygénation du cerveau en sommeil en est améliorée, ce qui limite les micro-éveils, permettant d’atteindre l’état de sommeil lent profond nécessaire à la récupération.

Pour être efficace, un masque à pression positive continue doit être utilisé de manière régulière, au moins 4 heures par nuit. Malheureusement, un pourcentage significatif de patients considère que ces appareillages sont inconfortables. Ils limitent donc, voire abandonnent, leur utilisation. Une des conséquences de cette faible adhérence au traitement est que les effets de la pression positive continue sur la sphère cognitive restent controversés.

En effet, bien que plusieurs études aient démontré que l’utilisation de ce type de masque a des conséquences bénéfiques sur les fonctions cognitives des patients atteints de SAHOS, l’amélioration observée semble souvent n’être que partielle, même après des périodes soutenues d’utilisation de ce traitement. Ceci pourrait être dû au fait que les patients ne portent pas assez longtemps leur masque : un utilisateur optimal, qui le garde plus de six heures par nuit présente 7,9 fois plus de chance de normaliser sa mémoire verbale après trois mois de traitement qu’un faible utilisateur qui ne le porte que deux heures par nuit.

Syndrome d’apnées-hypopnées obstructives du sommeil et fatigue mentale

La fatigue mentale ou cognitive se manifeste par un déclin des performances à la suite d’une activité mentale soutenue ainsi que par une baisse de l’attention et de la concentration, avec un sentiment de manque d’énergie. À la différence de la somnolence, qui ne peut se résoudre qu’après avoir dormi, dans le cas de la fatigue mentale le fait de changer d’activité permet de restaurer le niveau d’énergie et la capacité à effectuer une tâche différente.

À ce stade, les études s’accordent autour de l’idée que l’hypoxie et la fragmentation sont deux facteurs déterminants à l’origine des déficits observés, mais leurs contributions spécifiques et les mécanismes par lesquels ils influent sur les fonctions cognitives restent à établir.

C’est l’objet de nos recherches, qui visent à mieux comprendre l’impact de la fragmentation du sommeil non seulement sur la fatigue, mais aussi sur nos capacités cognitives, et à élucider les bases cérébrales sous-jacentes.

Mimer la fragmentation du sommeil

Un aspect original de notre projet est d’étudier la réversibilité de ces phénomènes, c’est-à-dire de chercher à mettre en évidence en quelle mesure la restauration d’un sommeil de bonne qualité va améliorer la performance cognitive, diminuer les symptômes de fatigue cognitive, et modifier l’activité cérébrale associée.

Pour atteindre cet objectif, nous testons d’une part des patients souffrant de SAHOS avant et après l’initiation d’un traitement par pression positive continue, et d’autre part des participants sans troubles du sommeil mais que nous testons soit après avoir dormi normalement, soit après avoir passé plusieurs nuits pendant lesquelles leur sommeil a été artificiellement fragmenté.

Concrètement, nous mimons la fragmentation dont souffrent les patients apnéiques en « micro-réveillant » les participants sains via une stimulation auditive, toutes les 90 à 120 secondes, pendant trois nuits consécutives. En journée, patients et participants sains se livrent à une tâche spécifique que nous avons mise au point dans notre laboratoire, destinée à induire de la fatigue cognitive. Elle consiste à traiter le plus rapidement possible, sans erreur, des chiffres et des lettres en alternance pendant 16 minutes, sans interruption.

La survenue de fatigue mentale est évaluée à la fois par la détérioration de la performance au cours des 16 minutes que dure l’exercice, et en demandant aux participants d’évaluer leur niveau de fatigue. Les modifications de leur activité cérébrale sont également étudiées par imagerie cérébrale et électroencéphalographie. Les participants en bonne santé sont aussi testés après trois nuits de sommeil normal, ce qui permet de partiellement simuler la restauration de la qualité du sommeil à la suite d’une utilisation régulière du traitement par pression positive continue. Parallèlement, les patients apnéiques sont testés non seulement avant l’introduction de ce traitement, mais également après trois mois et un an d’utilisation quotidienne et suffisante.

Nos résultats préliminaires chez des volontaires sains au sommeil expérimentalement perturbé suggèrent que cette fragmentation entraîne bien une baisse de la performance cognitive, et l’analyse des données d’activité cérébrale et de fatigue est en cours. Nous avions déjà montré dans une étude précédente, une restauration des capacités d’apprentissage verbal à la suite de l’utilisation de la pression positive continue chez des patients apnéiques.

Ces travaux devraient permettre de mieux comprendre comment survient la fatigue mentale, et de trancher, une fois pour toutes, quant à l’influence du traitement par pression positive continue sur sa réversibilité. Avec en ligne de mire l’espoir qu’une fois clairement informés, les patients observeront leur traitement avec une plus grande rigueur…

The Conversation
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