Spécialiste du Néolithique et de l’âge du fer, Jean-Paul Demoule, 72 ans, est professeur émérite de protohistoire européenne à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il est auteur d’une vingtaine d’ouvrages, parmi lesquels « Mais où sont     passées    les   Indo-Européens ? », « Aux origines du mythe de l’Occident » et, avec Dominique Garcia et Alain Schnapp, « Une histoire des civilisations. Comment l’archéologie bouleverse nos connaissances ». Il a présidé à la création de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap).

Sud Ouest : L’épidémie est-elle entrée dans la vie des hommes avec la révolution néolithique ?

Jean-Paul Demoule : Non, mais le changement a été radical. On sait, grâce à la génétique, que les chasseurs-cueilleurs du Paléolithique étaient déjà affligés de maladies : parasites intestinaux, rougeole, typhus, tétanos, malaria ou tuberculose transmise par les oiseaux. Mais ils vivaient en petits groupes isolés les uns des autres, avec des contacts réduits.

Donc sans contaminations ?

En effet. C’est avec les premières villes qu’une maladie comme la rougeole prospère. Mais, dès le Néolithique, c’est le contact avec les animaux domestiques qui étend la transmission des maladies : brucellose du mouton, tuberculose peut-être via les bovidés, rôle des animaux commensaux comme le rat et ses puces, des oiseaux, des animaux d’agrément. La concentration de populations sédentaires engendre d’autres problèmes : fourniture d’eau potable, évacuation de déchets et d’eaux usées. Avec, à l’arrivée un cocktail explosif.

L’idée de contamination n’avait pas de sens, n’est-ce pas ?

Dans des sociétés baignées par le surnaturel, elle pouvait difficilement être perçue. Et il en fut ainsi pendant des millénaires : lors de la Grande peste au Moyen Age, on cherche des boucs émissaires, par exemple les juifs qu’on accuse d’empoisonner les puits.

Et jusqu’au XXe siècle, de la Nouvelle-Guinée jusque dans le bocage de l’Ouest de le France, on parle d’ensorcellement pour expliquer la mort d’un troupeau entier ; et puisqu’on ne localise pas l’ensorceleur, on convoque le guérisseur. Pourtant, la recherche de causes rationnelles est ancienne : pour expliquer la « peste d’Athènes », l’historien grec Thucydide (IVe siècle av. J.-C) évoque l’arrivée d’un bateau depuis l’Afrique. Ceci dit, les Athéniens ne devaient pas avoir le sentiment que la cause était naturelle.

Vous êtes archéologue. A-t-on la trace d’épidémies dans le berceau néolithique de la Mésopotamie ?

Les traces sont indirectes. Le récit biblique des plaies d’Égypte en est un, même si les archéologues israéliens sont convaincus qu’il n’y a pas eu de « sortie d’Égypte ». Le savant américain, James Scott, dans son « Homo domesticus », observe, à la naissance des États, l’émergence de maladies, avec la diminution de la taille des premiers agriculteurs, des troubles musculo-squelettiques dues à la dureté des travaux des champs et à une diète moins variée, plus molle, plus sucrée, l’apparition de caries dentaires. Mais on n’a pas de descriptions épidémiologiques à l’âge néolithique.

Et quid des premières pestes ?

Un débat est né, en 2017, sur l’existence d’un épisode de peste vers 3000 avant J.-C, au nord de l’Europe, avec la découverte du bacille « Yersinus pestis » sur l’ADN de plusieurs individus, coïncidant avec une dépopulation. Mais la première peste connue, la « justinienne », se répand au VIIe siècle ap. J.-C dans le Bassin méditerranéen. Des restes humains et des descriptions confirment qu’il s’agissait bien de cette maladie.

Quand une civilisation disparait, l’épidémie est-elle un bon scénario ?

Oui, les archéologues suivent cette piste quand pareil phénomène se produit. On a l’exemple d’une civilisation s’étendant entre l’Ukraine et la Roumanie actuelles entre 4500 et 4000 av. J.-C. On y a retrouvé trace de villages circulaires qui ont pu abriter jusqu’à 10 000 habitants. Au bout de quelques siècles, tout s’écroule. Pourquoi ? Dans son livre « Effondrement », le savant américain Jared Diamond évoque les scénarios épidémiques. Et la génétique permet désormais de tester ces hypothèses pour des sociétés anciennes dont il n’existe aucune trace écrite.

On pense bien sûr à la disparition de l’homme de Néandertal 30 000 ans…

En effet, la contamination d’individus non-immunisés par les nouveaux arrivants est parfaitement imaginable : on a un modèle avec la décimation des Indiens du Nouveau monde par la rougeole. C’est bien pourquoi on empêche quiconque de se rendre sur cette île des Andaman (Océan Indien) où subsistent une centaine de chasseurs-cueilleurs que l’importation de germes pourrait tuer. Un prédicateur évangélique avait prétendu s’y rendre pour « éliminer le dernier refuge de Satan » et ces hommes l’ont tué à coup de flèches. S’agissant de Néandertal, on finira par avoir l’explication grâce au progrès de la génétique qui permet de retrouver l’ADN de germes infectieux.

L’homme n’a donc jamais cessé de composer avec des agents infectieux…

Jamais. C’est pourquoi l’épidémie actuelle cessera. Mais l’accoutumance aux virus ou aux microbes est un équilibre fragile que le recours massif aux antibiotiques ou l’hygiène excessive peut rompre en multipliant les allergies ou les maladies auto-immunes. Et il est sans doute préférable de laver les biberons à l’eau chaude plutôt que les stériliser afin que les bébés s’immunisent peu à peu. Vouloir éliminer férocement les agents pathogènes expose à voir la nature reprendre ses droits.

Finalement, la révolution néolithique fut-elle bonne ?

On ne refait pas l’histoire. Les effets pervers sont le revers de très grands progrès. La question est de savoir comment les hommes vont gérer les problèmes et dans quel type de société ils veulent vivre.

Interview publiée initialement dans le journal Sud Ouest et publiée ici avec l’autorisation de son auteur.


Partagez :