Pour savoir si ou ou non les masques sont utiles en période de pandémie, le Pr Trisha Greenhalgh de la faculté de médecine d’Oxford et Jeremy Howard de l’université de San Francisco ont analysé les 84 études disponibles sur le sujet. Le verdict est, selon eux, sans appel. Voici ce qu’ils en disent.

L’épidémiologie de la propagation des maladies

Vous avez probablement déjà visionné des vidéos de dominos où un seul élément déclenche une énorme cascade de réactions en chaîne. Plus les dominos sont proches, plus il y a de chaos généré. C’est un peu pareil avec les maladies infectieuses. Chaque maladie infectieuse a un taux de transmission (R0). Une maladie avec un R0 de 1,0 signifie que chaque personne infectée, en moyenne, infecte une autre personne. Une maladie dont le R0 est inférieur à 1,0 disparaît tout seule. La souche de grippe qui a provoqué la fameuse pandémie de 1918 avait un R0 de 1,8. Le R0 du virus qui cause le COVID-19 a quant à lui été estimé à 2,4 par des chercheurs de l’Imperial College de Londres, bien que certaines recherches suggèrent qu’il pourrait atteindre 5,7. Cela signifie que sans mesures de confinement et de distanciation sociale, le COVID-19 se répand rapidement et très loin. Il est important de noter que les patients COVID-19 sont les plus contagieux au début de la maladie (1-6), période au cours de laquelle ils présentent généralement peu ou pas de symptômes.

La physique des gouttelettes

Lorsque vous parlez, des micro-gouttelettes sont éjectées de votre bouche. Si vous êtes contagieux, elles contiennent des particules virales. Seules les très grosses gouttelettes survivent plus de 0,1 seconde avant de se dessécher et de se transformer en noyaux de gouttelettes (7-9) qui sont 3 à 5 fois plus petites que la gouttelette originale elle-même, mais contiennent encore des traces de virus.
En d’autres termes, il est bien plus facile de bloquer les gouttelettes au moment où elles sortent de la bouche, quand elles sont encore grosses, que de les bloquer au moment où elles approchent du visage d’une personne non infectée avec laquelle la personne contagieuse parle. Mais ce n’est pas ce que la plupart des chercheurs ont évalué…

La science des matériaux des masques

En effet, ce que les médecins apprennent pendant leurs études, c’est que le but d’un masque est de protéger celui qui le porte. À cet égard, les masques maison en tissu sont moins efficaces que les masques chirurgicaux ou N95. Pour une protection à 100%, le porteur a besoin d’un masque médical bien ajusté (tel qu’un N95). Cependant les masques en tissu portés par une personne infectée sont très efficaces pour protéger ses proches. C’est ce qu’on appelle le «contrôle de la source». Et c’est ce contrôle de la source qui importe quand on cherche à savoir si le public doit ou non porter des masques.

Si vous êtes porteur du COVID-19 et que vous toussez à une distance de 20 cm d’une personne, porter un masque en coton divisera par 36 la quantité de virus que vous transmettez à cette personne, ce qui est encore plus efficace qu’un masque chirurgical. Curieusement, les chercheurs qui ont fait cette découverte considéraient cette division par 36 comme « inefficace ». Nous ne sommes pas d’accord. Cela signifie que vous ne transmettrez que 1/36e de la quantité de virus que vous auriez transmise autrement, ce qui diminue la charge virale, ainsi que la probabilité d’infection et le nombre et la sévérité des symptômes en cas d’infection.

La modélisation mathématique de la transmission

La modélisation mathématique de notre équipe, appuyée par d’autres recherches (10), suggère que si la plupart des gens portent un masque en public, le taux de transmission (« R efficace ») peut descendre en dessous de 1,0, stoppant ainsi complètement la propagation de la maladie. Le masque n’a pas besoin de bloquer toutes les particules virales, mais plus il bloque de particules, plus le « R efficace » est faible.

L’efficacité du port du masque dépend de trois facteurs représentés sur le schéma :

  • la façon dont le masque bloque le virus (« efficacité » : axe horizontal),
  • la proportion du public qui porte des masques (« adhérence » : axe vertical), 
  • le taux de transmission de la maladie (R0 : les lignes noires sur le graphique).

La zone bleue du graphique correspond à un R0 inférieur à 1,0, zone que nous devons atteindre pour éliminer la maladie. Si le masque bloque 100% des particules (à l’extrême droite du graphique), un adhérence faible (un nombre peu important de personnes portant un masque efficace à 100%) suffit à contenir la maladie.

Si les masques bloquent une proportion beaucoup plus faible de particules virales, ce qui est le cas avec les masques en tissu, la maladie peut toujours être contenue — mais seulement si la plupart ou la totalité des gens portent des masques (adhérence forte).

La science politique du port obligatoire du masque

Comment obligez-vous tous ou la plupart des gens à porter des masques ? Vous pouvez les éduquer et essayer de les persuader, bien sûr, mais une approche plus efficace consiste à les obliger à porter un masque, que ce soit dans des contextes spécifiques (transports en commun, épiceries et supermarchés…) comme à tout moment dès lors qu’ils sont hors de chez eux.

Les recherches sur la vaccination (11) montrent que les états ou pays qui ont des lois les plus sévères sur les exemptions vaccinales présentent les taux de vaccination les plus élevés et les taux d’infections associées les plus faibles. De même, dans les zones du monde où le port du masque a été rendu obligatoire contre le COVID-19, les premiers résultats (12) suggèrent que ces lois sont efficaces pour augmenter le nombre de personnes portant un masque et ralentir, ou arrêter, la propagation de COVID-19.

Les expériences artificielles et naturelles de port de masque

Une expérience est dite artificielle lorsqu’un chercheur demande à des personnes (généralement choisies au hasard – d’où le terme « essai contrôlé randomisé » ou ECR) de porter des masques pour les comparer à d’autres qui n’en portent pas (le groupe témoin). Il n’y a pas eu d’ECR de port du masque dans le cas du COVID-19. Cependant, les ECR de port du masque pour prévenir d’autres maladies respiratoires (telles que la grippe ou la tuberculose) ont eu tendance à montrer un petit effet protecteur qui, dans de nombreuses études, n’était pas statistiquement significatif. Dans la plupart de ces études toutefois, les personnes censées porter des masques ne les portaient pas toujours.

Une expérience naturelle consiste à étudier quelque chose qui se passe réellement – par exemple, lorsqu’un pays introduit une politique de port de masques. Ainsi, la Corée du Sud a connu une propagation rapide qui a suivi une trajectoire identique à celle de l’Italie au cours des premières semaines de l’épidémoe. Puis, fin février 2020, le gouvernement a fourni un approvisionnement régulier en masques à chaque citoyen. À partir de là, tout a changé. Alors que le nombre de décès en Italie s’accélérait à des niveaux ahurissants, celui de la Corée du Sud a commencé à diminuer.

Voici, schématisé, le nombre de cas actifs en Corée du Sud (rouge) et en Italie (bleu). Regardez de plus près ce qui se passe au début du mois de mars, alors que l’impact de la distribution des masques entre en jeu (cette analyse sud-coréenne a été réalisée grâce à Hyokon Zhiang et à la visualisation par Reshama Shaik) :

Les expériences naturelles sont scientifiquement imparfaites, car il n’y a pas de groupe de contrôle direct. Nous ne pouvons donc pas être sûrs que tout changement observé soit imputable à l’expérience menée. Dans certains pays qui ont introduit le port du masque, d’autres mesures telles qu’une distanciation sociale stricte, des fermetures d’écoles et l’annulation d’événements publics ont été prises à peu près au même moment. Mais même dans ces cas, nous pouvons trouver des comparaisons pertinentes. Par exemple, chez nos voisins européens, l’Autriche et la Tchéquie ont introduit des exigences de distanciation sociale à la même date, mais la Tchéquie a également introduit le port obligatoire du masque au même moment. Le taux de cas autrichiens a poursuivi sa trajectoire à la hausse, tandis que celui de la Tchéquie s’aplatissait. Ce n’est que lorsque l’Autriche a également introduit des lois sur le masque des semaines plus tard que les deux pays sont revenus sur des trajectoires similaires.

Il est important de noter que dans tous les pays et à tous les moments où le port du masque a été encouragé par des lois ou bien où des masques ont été fournis aux citoyens, les taux de nombre de personnes infectées et de décès ont diminué.

La science comportementale du port du masque

Certains ont affirmé qu’obliger (ou fortement encourager) les gens à porter des masques encouragerait par rebond les comportements à risque (13), comme sortir plus souvent ou se laver les mains moins fréquemment. Ce qui aboutirait à un résultat négatif net, cet effet ayant été observé dans quelques essais expérimentaux de masques. Des arguments similaires ont déjà été avancés pour les stratégies de prévention du VIH (14, 15) et les lois sur le port du casque de moto (16). Cependant, les études en conditions réelles menées sur ces sujets indiquent que même si certaines personnes réagissaient par un comportement à risque, à l’échelle de la population, il y avait une amélioration globale de la sécurité et du bien-être (17, 18).

La science économique du port du masque

Les analyses économiques considèrent le coût de fourniture des masques et la valeur (financière et non financière) qui pourrait être créée – et, potentiellement, perdue – s’ils sont fournis. De telles études économiques (19) indiquent que chaque masque porté par une personne (pour un coût dérisoire) pourrait générer des bénéfices économiques de milliers de dollars et sauver de nombreuses vies.

L’anthropologie du port du masque

Le port du masque par le public a été normalisé dans de nombreux pays asiatiques, en partie pour des raisons individuelles (pour se protéger contre la pollution) et en partie pour des raisons collectives (à la suite des récentes épidémies de MERS et de SRAS). « Mon masque vous protège ; le vôtre me protège ». Cependant, dans la plupart de ces pays, la norme a été de ne porter un masque qu’en cas de symptômes. Ce n’est qu’au cours des dernières semaines, alors que la prise de conscience de la propagation asymptomatique a été mieux comprise, que le port du masque, symptômes ou non, est devenu courant.

Conclusion

Bien que toutes les preuves scientifiques ne soutiennent pas le port du masque, la plupart vont dans ce sens. Notre évaluation de ces preuves nous amène à une conclusion claire : gardez vos gouttelettes pour vous – portez un masque.

Vous pouvez en fabriquer un à la maison, à partir d’un tee-shirt, d’un mouchoir ou d’une serviette en papier, ou même simplement envelopper une écharpe ou un bandana autour de votre visage. Idéalement, utilisez un tissu tissé serré au travers duquel vous pouvez respirer. Les chercheurs recommandent d’inclure une couche de mouchoir, serviette en papier ou de sopalin comme filtre jetable à glisser entre deux couches de tissu.

Il n’y a aucune preuve que votre masque doit être fabriqué avec une expertise ou doit bénéficier d’un soin particulier afin d’être efficace pour un « contrôle de la source ». Vous pouvez simplement mettre votre masque en tissu à laver et le réutiliser ensuite, tout comme vous réutilisez un tee-shirt déjà porté après lavage.
S’il s’avère que vous êtes en train d’incuber le COVID-19, vos proches seront heureux que vous portiez un masque.

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Article initialement publié sur fast.ai et traduit avec l’aimable autorisation des auteurs.


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