À circonstances exceptionnelles, mesures exceptionnelles. La crise sanitaire que nous traversons frappe de plein fouet l’hôpital public, contraint de s’adapter pour pallier l’afflux massif de patients infectés par la maladie Covid-19. Ainsi le service de médecine interne de l’hôpital Paris Saint-Joseph, habituellement dédié à la médecine d’aval des urgences, a reçu son premier “patient Covid”, le 11 mars 2020. Témoignages.

Pr Jean-Jacques Mourad, chef de service de médecine interne : “Ce ne sont pas les héros qui font les situations, ce sont les situations qui font les héros”

“Cette épidémie a bouleversé le quotidien des services hospitaliers. Il a eu beaucoup de changements en termes d’organisation. La plupart des malades sont désormais hospitalisés dans des unités traditionnelles, spécialement aménagées. Au sein de l’hôpital, nous avons limité les activités “non-COVID” pour accentuer les moyens humains et non humains dans les secteurs qui accueillent aujourd’hui plus de 200 malades. Notre service a été parmi les premiers à se dédier entièrement à la prise en charge de “patients COVID”.

Il faut bien comprendre que tous les patients atteints de la maladie ne sont pas forcément admis en réanimation. De nombreux malades ont besoin d’oxygène et sont pris en charge en salle. Si on les néglige à ce stade, le nombre de patients en réanimation risque d’augmenter dangereusement. C’est pour cela que la qualité des soins et l’attention des soignants, comme la quantité de respirateurs disponibles, sont extrêmement précieux. Nous avons, entre autres, doublé les effectifs de jour et de nuit car l’habillage, le déshabillage et les désinfections de chambres multiplient les efforts.

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On fait souvent dans la débrouillardise. Comme de nombreux services, nous avons eu des soucis d’approvisionnement au début de l’épidémie. S’habiller quand on est un soignant a un double intérêt : éviter d’attraper soi-même la maladie et limiter la transmission du virus entre les malades infectés et non-infectés. Mais cette angoisse devient moins pesante une fois que l’on est exclusivement confronté à des patients infectés.

Par souci de précaution les visites sont désormais interdites. Alors les outils virtuels sont d’une grande aide pour pallier l’absence des proches. Les patients nourrissent surtout des liens beaucoup plus forts avec les personnels médicaux et paramédicaux. C’est extrêmement intense pour tout le monde et on est parfois confronté à des drames indicibles. Certains patients ont conscience qu’ils ne pourront pas aller en réanimation si leur état s’aggrave. C’est d’autant plus difficile à vivre pour les soignants que nous sommes aussi confrontés à des patients jeunes et que leur état peut s’aggraver très brutalement. Dans certains cas, on peut déroger à la règle et autoriser les visites.

Une guerre, un incendie… on peut utiliser toutes les métaphores que l’on veut pour décrire la crise à laquelle nous sommes confrontés.

On sortira tous différents de cette crise. Je le dis souvent, ce ne sont pas les héros qui font les situations, ce sont les situations qui font les héros. Je suis très impressionné par les équipes. En ce moment on tient grâce à l’adrénaline et au sucre. Certains ont perdu le sommeil, mais on reste en hypervigilance. Je pense que la fatigue se fera sentir dans un second temps. Sans compter que nous ne sommes pas blindés. Des équipes de soutien psychologique passent très régulièrement prendre des nouvelles des soignants. Le risque c’est de tomber dans une forme de lassitude, et nous devons tout faire pour limiter les burn out, une fois que les soignants auront retrouvé un rythme plus habituel.

J’espère que cette épreuve nous soudera encore plus qu’on ne l’était déjà dans notre vie “d’avant”! C’est un phénomène qui dépasse l’entendement. Pourtant, je reste optimiste. Les crises peuvent faire émerger le plus médiocre de l’homme (les arnaques, les incivilités), mais aussi le meilleur. On a vu l’inventivité dont nous pouvons faire preuve : de masques décathlon détournés, à l’utilisation d’imprimantes 3D… C’est compliqué, il y a des drames, mais la plupart des malades guérissent. Quoi qu’en retienne la mémoire collective, je crains que l’oubli ne fasse partie de la résilience.”

Isis, infirmière au sein du service de médecine interne de l’hôpital Paris Saint-Joseph : “Nous avons dû nous adapter et apprendre rapidement”

“Je suis infirmière depuis une dizaine d’années et la situation inédite à laquelle nous sommes confrontés me rend d’autant plus fière de mon métier. En temps normal, au sein du service de médecine interne, nous ne sommes pas habitués à prendre en charge des patients de soins intensifs. Face à l’importance de l’épidémie, nous avons dû nous adapter et apprendre rapidement. Nous avons donc transféré nos patients habituels dans d’autres services et ne prenons plus en charge que des patients testés positifs au coronavirus, et qui présentent de graves difficultés respiratoires. 

On est donc au contact de patients infectés qui ont besoin d’oxygène. Souvent, ils décompensent chez nous et en fonction de leur état, on fait le maximum pour leur trouver une place en réanimation. Ce qui est violent, c’est de voir l’état d’un patient se dégrader, parfois en trente minutes, sans que l’on puisse faire quoi que ce soit. À titre personnel, la situation générale me stresse parfois.

Je me demande si l’on va réussir à prendre tout le monde en charge et je m’inquiète pour mes proches, plus que pour moi-même.

Ici, à Saint Joseph, je n’ai pas peur pour ma santé. Le matériel ne manque pas et notre équipe est soudée et volontaire. La solidarité entre les soignants et les équipes est renforcée, on se soutient du mieux que l’on peut et on arrive tout de même à rire pendant nos pauses ! Ma famille prend régulièrement des nouvelles, même des cousins que je n’ai jamais le temps de voir. On reçoit aussi beaucoup de messages de soutien sur les réseaux sociaux, des dons de nourriture, de matériel… c’est vraiment réconfortant, on se rend d’autant plus compte de l’impact de nos métiers.

Nous sommes les héros du moment et j’espère -mais au fond je n’y crois pas beaucoup- que cela va perdurer après la crise et que la situation va s’améliorer pour les personnels paramédicaux et médicaux. Il faut prendre des mesures concrètes pour aider les hôpitaux, mais aussi les soignants, en revalorisant nos salaires et en nous accordant les fonds nécessaires au bon fonctionnement de nos services.” 

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Nina, interne au sein du service de médecine interne : “Chacun doit rester prudent et respecter les mesures de confinement”

“Au sein de notre service, nous ne nous occupons plus que de “patients COVID”. Cette maladie est nouvelle et nous la connaissons encore mal. Nous sommes portés par cette effervescence, mais nous sommes aussi stressés par le contexte épidémique, et parce que l’état de certains patients peut se dégrader très rapidement. Nous sommes confrontés à des situations complexes, dans lesquelles il faut annoncer à des malades qu’ils ne pourront pas être admis en réanimation à cause des risques de complication. 

Le message principal, c’est que chacun doit rester prudent et respecter les mesures de confinement. La maladie peut toucher tout le monde. On voit parfois arriver des personnes jeunes et sans facteurs de risque. En général, les patients admis à l’hôpital ont besoin d’oxygène à des degrés divers. Les malades que je prends en charge sont conscients et ne peuvent pas recevoir de visites de leur famille. C’est une situation difficile pour tout le monde. Alors les différentes équipes prennent beaucoup plus de temps pour discuter avec eux et soulager leurs angoisses. Angoisses d’autant plus difficiles à gérer que l’on ne peut pas utiliser d’anxiolytiques ou de somnifères qui sont des dépresseurs respiratoires. 

Il y a une vraie belle dynamique au sein des équipes et entre les services, qui nous tient et nous encourage à continuer.

Je me sens soutenue par mes collègues et les psychologues présents si besoin. En tant qu’interne, je suis épaulée par les médecins seniors, mais je sais que je vais vivre des moments compliqués. Cette situation inédite va certainement impacter la façon dont je pratique la médecine. 

Concernant le matériel, dans l’ensemble on arrive à se protéger, mais il y a des jours plus compliqués que d’autres. Nous devons faire attention à la gestion des stocks de masques, mais aussi de surblouses. À l’extérieur de l’hôpital, nous sommes soumis au confinement comme tout le monde. Personnellement, je prends encore les transports en commun, donc je porte aussi un masque à l’extérieur et j’évite d’entrer en contact avec certaines surfaces pour limiter les risques de contamination. 

Je reçois aussi beaucoup de messages de soutien d’amis et de proches. Le soutien des Français qui applaudissent chaque soir nous encourage également. J’espère qu’une fois la vague épidémique passée, nous aurons une fenêtre pour être entendus et que nous serons en position de faire des demandes de revalorisation de nos métiers.”

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“Cela fait 3 ans que je suis infirmière. Auparavant j’étais aide-soignante. J’ai toujours été fière de mon métier et passionnée par ce que je fais. Personnellement, je n’ai pas pris conscience tout de suite de l’ampleur de l’épidémie. Au départ, je n’avais pas spécialement peur pour ma propre santé. J’étais plus stressée à l’idée de contaminer des patients qui n’étaient pas encore touchés par le virus. Puis progressivement j’ai commencé à avoir peur pour ma famille, j’ai arrêté d’aller voir mes parents, mes amis… Ensuite le confinement s’est imposé. 

Des soignants venant d’autres services sont venus nous prêter main forte. Nous avons dû apprendre à travailler ensemble et à prendre en charge des patients dont nous n’avions pas l’habitude. Nos horaires sont restés les mêmes, même si la charge de travail est plus importante. Pour le moment, nous tenons bon. Concernant le matériel de protection, notre service n’est pas en manque, même si nous recevons par exemple les masques au compte-goutte. 

Nous avons besoin de soupapes de réconfort pour décompresser après le travail.

Humainement, ce que nous vivons au quotidien peut être difficile à encaisser. Les gens nous applaudissent, nos proches nous appellent pour savoir comment on va, mais nous avons besoin de soupapes de réconfort pour décompresser après le travail et le confinement complique les choses, surtout lorsque l’on vit seul. On compte donc beaucoup les uns sur les autres et la solidarité est d’autant plus importante au sein des équipes. 

Je suis sereine lorsque je vais travailler à l’hôpital, même si le risque est plus important que d’habitude. Je trouve que l’on travaille dans de meilleures conditions. Ce qui m’interroge, c’est qu’il a fallu un virus dévastateur pour qu’on nous écoute enfin, qu’on nous donne du matériel, qu’on augmente les effectifs, que nos métiers soient mis en valeur et qu’on nous applaudisse. J’espère de tout cœur que cette crise va réellement revaloriser nos métiers et qu’on ne nous oubliera pas. Même si j’ai parfois du mal à y croire. On s’est levés pendant les gilets jaunes, on s’est levés pendant les grèves. Et nous allons continuer à nous lever pour prendre en charge les patients en détresse.”

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