Julia Mink est une chercheuse sur les liens entre santé et environnement, en 3e année de thèse à l’INRA et Sciences Po. Elle vient de publier avec deux de ses collègues une étude concernant les effets du passage à la retraite sur les dépenses alimentaires mais aussi les quantités d’aliment achetées. 

LaNutrition.fr : Qu’est-ce qui vous a conduite à vous intéresser aux liens entre retraite et consommation alimentaire des Français ?

Julia Mink : Je me suis d’abord intéressée de manière personnelle aux effets santé de différents régimes alimentaires, et je me suis rendu compte que les résultats des différentes études pouvaient donner une idée finalement confuse de ces effets, c’est ce qui a fait que je me suis rapprochée de l’INRA. Mes recherches portent surtout sur les moments de transition de la vie qui font que l’alimentation peut être amenée à changer radicalement : perte d’un emploi, séparation d’un couple et la retraite.

Concernant cette dernière, avant notre étude, il existait essentiellement des études anglo-saxonnes et qui en plus se focalisaient surtout sur les dépenses alimentaires mais pas sur les quantités achetées. Jusqu’en 2008, il y avait un consensus des études selon lequel le passage à la retraite entraînait une baisse des dépenses alimentaires mais cela ne signifiait pas pour autant que les gens achetaient moins. Ils pouvaient aussi, en ayant plus de temps, faire simplement leurs courses autrement.

Quelles données avez-vous utilisé pour votre étude ?

Nous nous sommes servis d’une base de données, le Kantar Worldpanel, fournissant des informations détaillées sur les achats alimentaires de Français, recueillies entre 2005 et 2014. Les participants disposaient de scanettes chez eux pour scanner les code-barres des produits qu’ils achetaient tout au long de l’année (et ils entraient à la main ceux sans code-barre). Une fois par an, ils remplissaient un questionnaire donnant des informations complémentaires.

Ce mode de recueil des données est plus précis que les questionnaires de fréquence de consommation des aliments, remplis a posteriori. L’usage de la scanette permet aussi d’avoir une idée de la quantité d’aliments achetés par chaque ménage.

Qu’avez-vous trouvé ?

Globalement, la quantité d’aliments achetés diminuait de 26% au moment du passage à la retraite du « chef de famille » et les dépenses alimentaires étaient réduites de 24%. Nous avons observé une baisse d’achat dans toutes les catégories d’aliments mais elle n’était réellement significative que pour une seule : les produits d’origine animale, avec 30% de baisse en moyenne. Nous avons également trouvé que plus le ménage avait des revenus modestes avant la retraite et plus ces baisses étaient importantes. De plus, contrairement aux études précédentes, les données indiquent qu’il y a bien une baisse de la qualité nutritionnelle à la retraite (baisse des macro- et micronutriments).

Quelles sont les conséquences possibles pour la santé de cette différence d’achats alimentaires après la retraite ?

Avec l’âge, les besoins en protéines ne baissent pas, donc diminuer les aliments animaux, sans forcément les remplacer par des protéines végétales de bonne qualité, peut être inquiétant, notamment pour la masse musculaire qui a déjà tendance à fondre avec l’âge. Mais en réalité, les effets potentiels sur la santé de ces changements alimentaires restent ambigus car si la baisse de protéines animales peut faire craindre une fonte musculaire, elle est accompagnée d’une diminution de la consommation d’acides gras saturés qui, elle, peut être bénéfique à la santé cardiovasculaire. Nous avons utilisé un modèle diététique pour tenter d’évaluer l’impact de ces changements pour la santé, mais sans pouvoir conclure car nous n’avons pas trouvé de modèle nous permettant d’en évaluer les effets santé nets.

Selon vous, cette diminution des achats alimentaires est vraiment liée à un changement de pouvoir d’achat ou bien pourrait-on l’attribuer au fait qu’à la retraite les gens bougent moins ?

Nous n’avons pas eu d’information sur l’activité physique des participants mais a priori les changements dans ce domaine peuvent aller dans les deux sens : certains vont passer d’un emploi sédentaire à une retraite active et d’autres bougeront moins que lorsqu’ils étaient en activité professionnelle. Le fait que les revenus les plus modestes soient aussi ceux qui enregistrent les plus fortes baisses d’achat au moment de la retraite laisse penser qu’il s’agit surtout d’un manque de moyens financiers. Par ailleurs la baisse s’enregistre tout de suite, dès le moment où le chef de famille se retrouve à la retraite.

Propos recueillis par Priscille Tremblais


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