Xavier Bigard est médecin du sport, physiologiste, nutritionniste spécialisé en nutrition du sportif. Chercheur à la base, il a été pendant quelques années conseiller scientifique de l’Agence Française de Lutte Anti-Dopage (AFLD). Actuellement, c’est le directeur médical de l’Union Cycliste Internationale (UCI).

LaNutrition.fr : Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser aux effets des cétones sur la performance en endurance ? 

Xavier Bigard : J’ai eu plusieurs retours de sportifs qui les utilisent. J’ai aussi constaté un certain engouement des médias pour le régime cétogène dans le sport de haut niveau et la prise de ces compléments alimentaires à base de cétones. Ensuite, c’est mon côté de chercheur qui a fait le reste. Quand je souhaite répondre à une question, j’aime bien le faire grâce aux données scientifiques les plus objectives disponibles sur ce sujet. Je me suis donc plongé dans la littérature scientifique existante traitant du suivi de régime cétogène, ou de la prise de cétones à des fins d’amélioration des performances en endurance.

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Quelle est la conclusion de votre plongée dans la littérature scientifique ? 

Que ce soit le régime cétogène ou la prise de corps cétoniques en compléments alimentaires, la balance bénéfices/risques apparaît clairement défavorable pour l’endurance. Pour ce qui concerne plus précisément les compléments à base de corps cétoniques, sur les 3 études réalisées à ce jour, une seule (réalisée en 2016) a démontré des effets ergogéniques (qui augmentent la performance) de l’ordre de 2 % sur un contre-la-montre chez des cyclistes très entraînés. En revanche, 2 autres études conduites en 2019, l’une sur l’élite des marcheurs athlétiques et l’autre sur l’élite des cyclistes mondiaux n’ont montré aucune amélioration concernant la performance. Pis encore, elles ont mis en évidence une diminution de cette dernière de l’ordre de 2 %, et de la puissance moyenne développée pendant l’exercice de 3,7%. Par ailleurs, dans les 3 expériences, les effets secondaires rencontrés, notamment digestifs, sont notables, de l’ordre de 60 à 100 % selon les études. 

Pourtant l’étude récente de l’Université Catholique de Louvain semblait favorable aux cétones. Qu’en pensez-vous ? 

L’objectif de cette étude, qui au passage est une étude très bien conduite avec un excellent protocole expérimental, n’est pas d’évaluer les effets ergogéniques de la prise de corps cétoniques en compléments alimentaires. Elle se concentre sur le maintien de la performance dans une situation de surcharge de travail à l’entraînement. Ce travail est un travail de laboratoire, et aucun professionnel n’est amené à subir de telles augmentations de charges de travail ; il s’agit donc d’un modèle. Même si c’était le cas, le papier démontre que la prise de corps cétoniques n’a pas d’effets directs sur la performance. Il met simplement en lumière une préservation de l’altération des performances pendant la période de surcharge de travail. À l’arrêt du microcycle, la restauration des performances est effective pour les deux groupes et l’effet rebond observé amène une amélioration des performances similaire, que les sportifs aient consommé des compléments à base de corps cétoniques, ou pas. En somme, ce qu’il faut bien comprendre, c’est que cette étude, contrairement à ce qui est énoncé ici et là, n’avait pas vocation à démontrer quoi que ce soit concernant les performances en endurance.

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Existe-t-il cependant des situations particulières où la prise de cétones pourrait être utile ? 

L’utilisation des corps cétoniques pourrait augmenter la resynthèse du glycogène en inhibant la glycolyse en récupération. Les premiers résultats sont assez positifs, mais il faut absolument que des réplications d’études soient entreprises pour confirmer ces premières conclusions. De toute façon, en pratique, cela ne sera utile que pour des cycles d’entraînements où le sportif doit réaliser deux séances d’entraînement par jour, intenses, importantes et assez rapprochées. Dans le cas contraire, la resynthèse de glycogène sera effective quoi qu’il arrive.

Une autre stratégie utilisant les mêmes voies métaboliques est souvent utilisée dans les milieux sportifs : l’entraînement à glycogène bas. Votre avis sur cette stratégie ? 

Des stratégies comme l’entraînement à glycogène bas ont de l’intérêt et pour lesquelles on dispose maintenant de preuves scientifiques de qualité. En revanche, il faut les proposer uniquement à des sportifs qui tolèrent bien l’hypoglycémie et une à deux fois par semaine maximum. De même, cette stratégie n’est utile qu’à l’entraînement, d’où son nom. Elle serait clairement contre-productive en compétition. 

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En résumé, régime cétogène et corps cétoniques sont donc superflus selon vous pour l’endurance ? 

La tolérance globale est clairement mauvaise. Je déconseille fortement ces stratégies, notamment à cause de leurs effets secondaires courants et les inconvénients sociaux inhérents au régime cétogène. Pour illustrer mon propos et bien comprendre ce que j’en pense, je me souviens d’un sportif qui me disait “la course, l’entraînement est déjà tellement difficile que ce n’est pas la peine de prendre le risque de se rajouter encore plus de contraintes”

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Et que diriez-vous à un sportif qui vous dirait que, sur lui, ces stratégies marchent ?

Je serai fidèle à moi-même et j’essaierai de toucher sa rationalité en lui montrant les chiffres. S’il me dit que ça fonctionne sur lui, je lui suggèrerai de regarder objectivement les maigres bénéfices qu’il peut espérer en retirer et de comparer cela aux effets secondaires dont il risque d’être victime.

Propos recueillis par Julien Hernandez.


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