Député La France Insoumise de Gironde, Loïc Prud’homme a présidé en 2018 la commission d’enquête parlementaire sur l’alimentation industrielle mise en place par son groupe. A l’issue de cette enquête, la commission a remis un rapport, que LaNutrition.fr a d’ailleurs commenté. Le travail de la commission a aussi servi à des chercheurs en nutrition comme Mélissa Mialon qui, en analysant les auditions, ont été frappés par l’intérêt des industriels à l’égard des enfants et par la différence de discours entre les différents acteurs auditionnés (agriculteurs, industriels et distributeurs). A l’occasion de la sortie du livre de Loïc Prud’homme, LaNutrition.fr l’a interrogé sur son travail et sa vision d’élu de la place de l’alimentation dans les préoccupations des gouvernements passés et présents.

LaNutrition.fr : Qu’est-ce qui vous a conduit à présider la commission d’enquête parlementaire sur l’alimentation industrielle en mars 2018 ?

Loïc Prud’homme : Mon groupe à l’Assemblée a fait en sorte que cette commission d’enquête soit créée car on avait tous l’intuition que l’essor actuel des maladies chroniques avait un lien avec le changement de paradigme dans le modèle agricole qui a eu lieu dans la seconde moitié du 20e siècle. On souhaitait vérifier nos intuitions avec des faits, des documents sourcés. Et si j’ai présidé cette commission c’est plus par sensibilité familiale et professionnelle à cette problématique : j’ai été éduqué à faire attention à ce que je mettais dans mon assiette et mon cursus à l’INRA m’a permis de constater que les questions agricoles et alimentaires sont intimement liées. 

Avez-vous été surpris par des choses que vous avez pu entendre en audition ?

Deux choses m’ont particulièrement marqué : l’ampleur de l’impact de la malbouffe sur la santé et celle de la place de la nourriture industrielle dans nos assiettes. Aujourd’hui, j’ai conscience de la nécessité de la nourriture industrielle mais ce qui est choquant c’est que la grande majorité de cette nourriture industrielle c’est de la malbouffe.

Autre point qui m’a frappé : l’hostilité de l’ANIA qui m’a fait dire que l’on touchait du doigt quelque chose de vraiment important. Les méthodes de cette Association nationale des industries alimentaires sont comparables à celles utilisées il y a une trentaine d’années par l’industrie du tabac et je le leur ai d’ailleurs fait remarquer. D’une certaine manière c’est ce comportement qui m’a motivé à ne pas lâcher l’affaire, à essayer d’être le plus précis possible dans les données relevées.

Vous dénoncez dans votre ouvrage « une rupture entre le champ et l’assiette », comment a-t-elle eu lieu selon vous ?

Cette rupture s’explique par plusieurs facteurs concomitants. D’abord un changement de nos modes de vie, notamment avec l’essor du travail des femmes (qui est une très bonne chose par ailleurs) qui a conduit les Français à raccourcir le temps de préparation des repas (tâche culturellement dévolue en majorité aux femmes). Cette question de la préparation des repas et du temps est centrale pour reconquérir le lien entre le champ et l’assiette. Ensuite, il y a eu une rupture au sein de la population agricole avec l’industrialisation de l’agriculture. Cette dernière est devenue une ligne de commerce extérieur et non une stratégie pour nourrir sainement la population.

Et le corollaire de cela, c’est l’urbanisation grandissante de la population : la grande majorité de la population n’a pas de champ à portée de vue aujourd’hui. Et les enfants des villes peuvent sans peine penser que le lait est produit par les briques qu’ils voient sur les étals des supermarchés, ce n’est presque pas une caricature ce que je dis là.

Autre lièvre soulevé dans votre livre : la présence des lobbys au sein de l’Assemblée nationale. Pouvez-vous nous en dire un mot ?

Alors je vais avoir un petit problème car je ne suis pas le mieux placé pour en parler dans la mesure où j’ai décliné directement toutes les invitations des cabinets de lobbying, comme je l’ai montré sur mon site Internet avec l’invitation de Syngenta, le fabricant de pesticides. Cependant j’ai pu voir les manœuvres de ces cabinets aux alentours de l’Assemblée que je détaille dans le livre et surtout, j’ai approché cette question d’une autre façon, au moment de l’enquête.

Dans les auditions, il y a eu un gros travail de lobbying. Par exemple, l’ANIA, encore elle, avait dépêché une « chargée de relations institutionnelles » qui, pour la petite histoire avait été débauchée de l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail). La présence même de ces chargés de relations institutionnelles indique combien la question de persuader tout le monde que l’alimentation industrielle est sûre est importante et représente un travail constant pour l’industrie. Autre exemple de lobbying : quand on a cherché à savoir comment l’EFSA autorise ou non les additifs, on s’est aperçus que les données scientifiques sur lesquelles s’appuyaient les experts de l’EFSA étaient celles fournies directement par les industriels de la chimie alimentaire. 

Lire aussi : 22 additifs qui n’ont rien à faire dans nos assiettes

Dans votre rapport, vous semblez plutôt favorable à la généralisation du NutriScore. Que pensez-vous de cet indice ?

Durant toute cette commission, j’ai pu mesurer à quel point les engagements volontaires ne fonctionnent pas. Par exemple, cela fait des années que l’on demande, en vain, à l’industrie boulangère de réduire la teneur en sel du pain. Pour moi, le NutriScore représente un véritable contre-exemple car on voit que certains industriels, sans obligation légale à ce jour, s’en sont emparés pour s’en servir d’argument commercial, mettant ainsi ceux qui ne l’affichent pas sur leurs produits dans une position défavorable.

Je suis donc a priori favorable au NutriScore quant à son utilité. En revanche, il a aussi ses limites concernant ce sur quoi il alerte, c’est-à-dire le contenu nutritionnel des produits. En effet, il n’aborde pas le problème des aliments ultra-transformés et des additifs. Mais si le NutriScore a un pied à l’étrier, d’autres classifications comme NOVA ou SIGA auront leur place. D’autant que l’on voit que les citoyens s’emparent d’applications mobiles qui, elles, ont intégré les additifs à leurs paramètres.

Lire l’analyse de LaNutrition sur le NutriScore : Que vaut le NutriScore ? (abonnés)

Quelles sont les propositions ou préconisations du rapport de la commission qui n’ont pas été suivies par les législateurs ensuite ?

Au moment où nous avons remis notre rapport, qui rassemblait un travail inédit de 6 mois, tout le monde était d’accord avec les 38 propositions que nous avions faites, qui semblaient répondre à l’urgence de la situation. Que se passe-t-il depuis ? Rien, un vide sidéral. J’ai remis le couvert en février 2019 avec une proposition de loi reprenant les 4 points les plus essentiels : la réduction de la teneur en sel, sucre et acides gras saturés des aliments industriels, la limitation des additifs autorisés à ceux autorisés dans les aliments bio, l’encadrement de la publicité ciblant le jeune public et l’éducation alimentaire à l’école. Et là, plus personne pour voter ça, ma proposition de loi a été vidée de sa substance. L’inaction des politiques par rapport à la malbouffe est avérée.

Or la malbouffe coûter cher à l’Etat français. Pouvez-vous nous donner quelques repères chiffrés de ce coût ?

Selon les chiffres de Santé publique France de 2011, le diabète qui est la maladie métabolique par excellence coûte 19 milliards d’euros par an à l’Etat pour soigner 4 millions de diabétiques environ. Avec un nombre de malades allant toujours croissant puisqu’il y avait environ 5% de la population qui était diabétique il y a deux ans et qu’aujourd’hui on a dépassé les 6%. L’obésité et le surpoids, eux aussi fortement liés à la malbouffe, représentent un coût assez similaire, avec environ 20 milliards d’euros par an.

Pour les maladies cardiovasculaires, c’est 12-15 milliards par an, mais c’est plus difficile d’évaluer la part de la malbouffe dans ces maladies, une chose est sûre c’est qu’il s’agit de plusieurs milliards par an. Concernant le cancer, le chiffrage est encore plus difficile mais il est estimé que 5,5% des nouveaux cas sont liés à l’alimentation et 5,5% de ces cas sont associés au surpoids. Au total 11% des cancers seraient donc imputables à l’alimentation, ce qui représente 38 à 40 000 cas et plus de 10% de la prise en charge financière de cette maladie.

Ce sont des chiffres astronomiques.

Oui, on a du mal à se représenter ces masses d’argent, à s’en faire une image mentale. C’est pourquoi j’aime bien comparer les plus de 55 milliards de coûts de santé annuels liés à la malbouffe au chiffre d’affaires de l’industrie agroalimentaire pendant un an : 160 milliards environ. Ce coût pour l’Etat représente donc 1/3 environ du chiffre d’affaires de l’industrie. Et je tiens à souligner qu’il serait possible d’avoir des aliments industriels qui ne nous rendent pas malades aujourd’hui.

Comment peut-on aujourd’hui reprendre le pouvoir sur nos assiettes ?

Comme l’engagement volontaire n’est pas effectif dans l’industrie, les mesures individuelles ne suffisent pas, à mon sens, pour changer les choses. Il est nécessaire de déployer un cadre législatif contraignant pour les industriels. Ce sont des politiques publiques entières qu’il faut changer. Et dans la mesure où les entreprises industrielles sont des multinationales, cette bataille doit avoir lieu dans tous les pays industrialisés. Si certains pays comme le Canada ont légiféré pour encadrer la publicité à destination des enfants, il n’y a, à ma connaissance, aucune politique alimentaire contraignante qui existe actuellement dans le monde. Il faut souligner que l’inaction politique dans notre pays est en partie liée au fait que la question alimentaire est disséminée entre 5 ministères aux intérêts souvent discordants : ministères de l’Agriculture, de la Santé, de l’Environnement, de l’Éducation et de l’Économie.

Il n’y a aucune mesure individuelle efficace selon vous ?

Le problème des mesures individuelles c’est qu’elles ne sont pas praticables par tout le monde, d’où la nécessité d’un cadre législatif. Évidemment, certaines initiatives individuelles d’une catégorie de la population peuvent avoir du poids, on l’a vu avec le bio dont les industriels se sont ensuite emparés, même si ce n’est pas toujours pour le meilleur. Ce qu’on peut faire concrètement pour bien manger si on a le temps et les moyens, c’est acheter des produits bruts et locaux et les cuisiner soi-même. Court-circuiter la grande distribution avec les bien-nommés circuits courts pour redonner de la valeur à ceux qui produisent. Et, pour ceux qui continuent à aller au supermarché, utiliser le NutriScore, comme première étape, qui permet de faire « le choix le moins dégoûtant ».

Pour aller plus loin, lire Malbouffe, un député met les pieds dans le plat (un extrait >> ici)


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