Beaucoup de personnes affirment se sentir mieux en arrêtant le gluten, alors qu’elles ne sont pas atteintes de la maladie cœliaque. Ce régime alimentaire est-il vraiment efficace sur le diabète et les maladies inflammatoires intestinales ? Améliore-t-il les troubles articulaires et les capacités cognitives ? Aide-il vraiment à mincir ? Des spécialistes nous répondent.

Sans gluten © iStock/Wojciech Kozielczyk

Le gluten n’est pas le bienvenu ? Non, clairement, pour une partie des personnes qui ont décidé de l’évincer de leur assiette. Ce qu’elles lui reprochent ? De provoquer des ballonnements, des spasmes et des troubles du transit, mais aussi des maux de tête, de la fatigue, des démangeaisons, des douleurs articulaires

Décrite pour la première fois en 1978, ce que l’on nomme aujourd’hui la sensibilité au gluten non cœliaque (SGNC) fait, depuis quelques années, l’objet d’un consensus scientifique. « Les médecins la définissent comme une entité clinique dans laquelle l’ingestion de gluten entraîne des symptômes digestifs et extra-digestifs qui régressent sous régime sans gluten, détaille Catherine Grand-Ravel, chercheuse à l’Inra. Mais elle ne repose ni sur des mécanismes auto-immuns comme dans la maladie cœliaque, ni sur des mécanismes allergiques comme dans l’allergie au blé. » Des symptômes pour la décrire mais aucun outil de diagnostic : qu’est-ce donc que cette sensibilité ? Si manger sans gluten est vital pour les malades cœliaques, qu’en est-il quand on ne souffre pas de cette maladie ?

Un régime sans gluten est-il plus digeste ?

C’est possible. « Les protéines du gluten sont riches en proline, un acide aminé qui les rend moins accessibles que d’autres aux enzymes du tube digestif », explique le Dr Nadine Cerf-Bensussan, directrice de recherche à l’Inserm. De ce fait, la digestion du gluten laisse de petits fragments. « Chez les malades cœliaques et chez les allergiques au blé, certains de ces fragments peuvent être reconnus par le système immunitaire et déclencher leur maladie », précise-t-elle.

Chez les personnes avec une sensibilité au gluten non cœliaque, un effet sur la perméabilité intestinale a été évoqué. « La sous-muqueuse étant particulièrement innervée, cette perméabilité peut générer des symptômes comme des ballonnements ou de la diarrhée », dit le Pr Bruno Bonaz, gastro-entérologue. Cependant, sans que l’on sache pourquoi, cela ne concerne pas tout le monde. « L’une des pistes explorées est la différence interindividuelle de perception des sensations : l’intéroception ou conscience de l’état interne de son corps, continue le Pr Bonaz. On peut supposer que les signaux nerveux envoyés par la sphère intestinale au cerveau peuvent être amplifiés chez certains. » Il pourrait s’agir souvent de personnes stressées, anxieuses ou déprimées.

En l’absence de marqueurs caractéristiques comme dans la maladie cœliaque ou l’allergie au blé, seule l’exclusion du gluten permet de déterminer si les difficultés digestives sont liées à son ingestion. Et encore : pas de façon certaine. « Quand on enlève les aliments contenant du gluten, on supprime aussi d’autres substances comme les FODMAPs, notamment les fructanes, également susceptibles de provoquer des fermentations intestinales et une inflammation du tube digestif, note le Pr Christophe Cellier, gastro-entérologue. Il est encore difficile d’identifier les fautifs. Mais le gluten n’est pas le seul en cause. »

Réduit-il les maladies inflammatoires intestinales ?

Non, à l’exception de la maladie cœliaque. « Il n’y a que chez les malades cœliaques que l’ingestion de gluten provoque une réaction inflammatoire, facilement détectable par des marqueurs sanguins, rappelle le Pr Cellier. Cela endommage la paroi intestinale et en détruit les villosités : c’est ce qui nécessite l’éviction totale des aliments qui en contiennent. »

En ce qui concerne les autres maladies inflammatoires de l’intestin ou le syndrome de l’intestin irritable, le gluten n’est pas en cause et n’aggrave pas l’inflammation. « En revanche, on peut penser que son éviction permet d’alléger les symptômes, dans la mesure où il est mal digéré par certains », estime Bruno Bonaz. La Société américaine de rhumatologie recommande d’adopter un régime sans gluten lors des poussées. Ainsi, les personnes souffrant de maladies inflammatoires digestives disent se sentir mieux sans gluten.

Les troubles articulaires ou rhumatismaux sont-ils améliorés ?

Oui, chez certains. Là encore, pas de lien de cause à effet, ni de preuves scientifiques, mais des témoignages. « On suppose que le gluten pourrait augmenter l’état inflammatoire chez ces patients en augmentant la perméabilité intestinale, suggère Bruno Bonaz. Mais sans preuve. »

A-t-il un impact sur le diabète ?

Pas du tout, ou indirectement. « Il n’y a que dans la maladie cœliaque que l’on observe un lien entre gluten et diabète de type 1, rappelle Christophe Cellier. Dans les deux cas, des maladies auto-immunes. » Quant à l’effet que peut avoir un régime sans gluten sur le diabète de type 2, il dépend surtout de l’hygiène alimentaire adoptée. « S’il s’agit de remplacer le blé et ses dérivés par des produits industriels type pain, pizzas, biscuits… sans gluten, l’effet est plutôt néfaste car ces produits sont souvent enrichis en sucre et graisses et les farines utilisées affichent un index glycémique élevé », note Cédric Ménard, diététicien. « Si, au contraire, supprimer le gluten revient à manger plus sainement en réduisant la part des produits industriels et en augmentant la part de produits frais, naturellement sans gluten comme les fruits et les légumes, les viandes, les poissons… l’impact sur les paramètres santé peut être positif », ajoute le Dr Nadine Cerf-Bensussan.

Aide-t-il à mincir ?

Parfois. Tout dépend, là encore, de quoi est fait le régime sans gluten. Si, en supprimant les aliments qui en contiennent, on réduit sa consommation de produits industriels, cela peut entraîner une diminution des apports énergétiques. « Si, en revanche, on ne change pas sa façon de s’alimenter et que l’on se contente de troquer les produits avec gluten contre des produits sans gluten, l’effet pourrait au contraire être négatif », suggère Nadine Cerf-Bensussan. « Le gluten ne fait ni grossir, ni maigrir », dit Christophe Cellier.

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Est-on plus en forme, moins fatigué ?

Peut-être. Mais cet effet est alors indirect. « On penche pour un effet placebo, estime le Pr Cellier. Quand on change son régime alimentaire, que l’on est persuadé de se faire du bien, cela peut générer un certain dynamisme. » Par ailleurs, plus la digestion est facile, plus on se sent léger et en forme. Quid alors des sportifs qui affirment voir leurs résultats décuplés avec un régime sans gluten ? « Une étude a été menée aux États-Unis à ce sujet auprès de cyclistes, note le gastro-entérologue. Ces derniers ont été soumis, à l’aveugle, à des régimes avec et sans gluten. Conclusion : il n’y a pas de différence dans les performances. »

L’avis du Pr Bonaz est moins tranché : « Il est possible qu’en modifiant la perméabilité de la paroi intestinale, le gluten réussit à franchir la barrière intestinale et se retrouve en circulation dans le sang. Cela pourrait agir au niveau de la barrière cérébrale (hémato- encéphalique) ou au niveau du nerf vague, et ainsi générer fatigue, maux de tête… Mais ce ne sont que des hypothèses. »

Les allergies sont-elles diminuées ?

Non. À l’exception de l’allergie au blé et de la maladie cœliaque dans lesquelles l’ingestion de gluten entraîne une réaction inadaptée des défenses immunitaires de l’organisme, le gluten ne génère pas de réactions allergiques. « Là encore, l’amélioration décrite par certains peut être indirecte, avance le Pr Bonaz. Quand on digère mieux, on est moins stressé, ce qui peut diminuer les réactions allergiques. Il ne faut pas écarter la piste des relations entre le cerveau et le tube digestif. »

Le régime sans gluten impacte-t-il positivement l’humeur et les capacités cognitives ?

Apparemment, chez certains. Plusieurs hypothèses sont avancées : l’effet placebo, les rapports entre les intestins et le cerveau, la composition du microbiote. « Un nombre croissant de données montrent que celle-ci peut influencer le comportement et la sensibilité au stress, souligne Nadine Cerf- Bensussan. La consommation de gluten pourrait peut-être moduler la composition de la flore intestinale. Néanmoins, rien n’est démontré. »

Quelles conclusions ?

Il existe une sensibilité au gluten non cœliaque qui se manifeste par des symptômes digestifs et extra-digestifs qui surgissent après en avoir ingéré, et disparaissent quand on l’évince. Mais « il n’existe aucun critère objectif permettant d’établir un diagnostic », rappelle le Pr Cellier.
Contrairement à la maladie cœliaque et à l’allergie au blé, cette sensibilité ne revêt pas de caractère de gravité. « Exclure le gluten améliore l’inconfort ressenti, mais il est possible pour ces personnes d’en consommer sans conséquences pour leur santé », note Bruno Bonaz.

S’il n’y a, pour l’instant, aucune explication scientifique, plusieurs hypothèses sont avancées, comme les liens entre le cerveau et les intestins ou le microbiote. Le problème ne se limite peut-être pas au gluten. « Certains spécialistes parlent plutôt d’une sensibilité au blé, note Bruno Bonaz. Il est, en effet, important de tenir compte des autres composants des aliments incriminés dans les symptômes ressentis (FODMAPs). »
À l’Inra, on réfléchit à améliorer la digestion du blé « en travaillant, in vitro, sur la digestibilité des différentes variétés de blé et sur les processus de panification », explique Catherine Grand-Ravel.

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Caroline Henry Pr Bruno Bonaz, gastro- entérologue, CHU de Grenoble-AlpesPr Christophe Cellier gastro- entérologue, hôpital Pompidou APHP, ParisDr Nadine Cerf-Bensussan, directrice de recherche à l’InsermCatherine Grand-Ravel, chercheuse à l’InraCédric Ménard, diététicien- nutritionniste Article publié le 30 juil. 2019


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