Si on peut aisément comprendre que les entreprises chargées d’étudier et de concevoir des médicaments pour nous soigner doivent faire du profit afin de financer des études, fabriquer d’autres médicaments, construire d’autres laboratoires, etc., on peut aussi se poser la question de l’accès aux médicaments qui devient de plus en plus difficile même dans des pays dits développés. Le rapport de l’Observatoire européen des entreprises éclaire sur les méthodes peu scrupuleuses de l’industrie pharmaceutique, baptisée aussi Big Pharma, dans sa course aux profits, pas toujours légitimée par l’intérêt des patients.

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Le rapport

Ce rapport a été réalisé en réponse aux innombrables sonnettes d’alarme tirées par la société civile sur les questions du prix des médicaments par rapport à leur coût de production. Au tout début de ce dernier, on apprend que les dix plus grands laboratoires pharmaceutiques ont augmenté leur budget lobbying de plus de 2 millions d’euros depuis 2015 et qu’ils disposent de laisser-passer pour le Parlement pour des réunions où sont prodigués des “conseils d’experts” et, semble-t-il, des influences en tout genre. Quelques lignes plus bas, il est indiqué que la Fédération européenne des industries et associations pharmaceutiques siège au sein de pas moins de 8 groupes de conseils de la commission.

Mais ces multinationales sont allées encore plus loin, jusqu’à biaiser les débats sur des questions de fond grâce à leurs organismes de relations publiques en jouant la carte de l’émotion avec certains parlementaires, notamment lorsqu’il s’agit de maladies rares. Le meilleur exemple en est le médicament anticancéreux Glivec (imatinib, Novartis) qui a obtenu le statut de médicament orphelin pour six indications en Europe, avec une exclusivité de 10 ans pour Novartis, ce qui  lui a permis des profits qui se chiffrent en dizaines de milliards de dollars. Mais Big Pharma a aussi réussi à influencer la durée de la propriété intellectuelle (au terme de laquelle un médicament d’être vendu en tant que générique) ainsi que la fixation des prix du marché. 

Enfin, ce lobbying intensif encourage fortement le développement de nouveaux médicaments même si les bénéfices sur la santé de ces derniers s’avèrent nuls ou insuffisamment prouvés. Un médicament nouveau est en effet toujours plus onéreux et plus rentable étant donné qu’il peut pas encore être mis en concurrence avec des génériques. 

Pour Jérémy Anso, “on retrouve ici toutes les stratégies de l’industrie agroalimentaire que j’ai révélées dans Santé, mensonges et (toujours) propagande pour influencer les décideurs politiques, éviter les lois contraignantes et protéger des intérêts financiers colossaux. Les laisser-passer dans le Parlement européen et les nombreuses rencontres entre parlementaires et sociétés privées posent, a minima, question“. De plus, “les dysfonctionnements vont bien au-delà de cette présence indécente des lobbysites dans les couloirs du Parlement européen. Ils sont aussi présents dans les organismes officiels qui donnent les autorisations de mise sur le marché, où l’on peut voir, scientifiquement, les graves défaillances permettant de mettre sur le marché un traitement sur deux contre le cancer inefficace. Une réalité qui dérange.”

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Quelles solutions ?

Les auteurs du rapport proposent plusieurs solutions, principalement aux parlementaires et aux décideurs qui sont en contact direct avec les représentants de ces industries : 

  • Veiller à ce que la politique des médicaments soit protégée contre l’influence de Big Pharma
  • Ne pas se laisser instrumentaliser par les stratégies alarmistes de Big Pharma afin de restreindre la profondeur des changements utiles
  • Continuer à œuvrer pour la coopération de l’UE en vue d’évaluation de technologies de santé solides et indépendantes
  • Cesser de promouvoir des dispositions élargies en matière de propriété intellectuelle par le biais d’accords commerciaux
  • Soutenir les discussions sur le retour d’un investissement public

Jérémy Anso va, quant à lui, plus loin : “La transparence ne règlera absolument rien, et ce serait un tort de le croire. La solution la plus radicale, mais qui aurait le plus de chance d’être efficace, serait d’interdire ces passe-droits, ces accès privilégiés aux parlementaires, cette influence légale mais totalement immorale“.

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