En mars 2018, l’Assemblée nationale a opté pour la création d’une commission d’enquête sur l’alimentation industrielle. Avec pour objectif d’évaluer la qualité nutritionnelle des aliments industriels, leur rôle de l’émergence des maladies chroniques et leur impact social et environnemental.

En septembre de la même année, un rapport a été publié que LaNutrition a détaillé et analysé. 

Récemment, des spécialistes de l’industrie agro-alimentaire et des aliments ultra-transformés ont publié une analyse de cette enquête et de ce que révèlent les auditions des différents acteurs du secteur agro-alimentaire. Mélissa Mialon, le premier auteur de cette étude, nous détaille leurs résultats et conclusions dans cet entretien.

LaNutrition.fr : Vous venez de publier une étude* sur l’enquête parlementaire française sur les aliments industriels. Dans quel contexte intervient-elle ?

 Mélissa Mialon : Mon mari (second auteur sur la publication) et moi sommes français, tous les deux ingénieurs agroalimentaires formés en  France. Nous avons donc un intérêt naturel pour ce qui se passe dans notre pays. Je travaille également dans le laboratoire de Professeur Monteiro, le père de la classification NOVA, au Brésil. Les deux autres auteurs travaillent sur les aliments ultra-transformés dans ce laboratoire. A quatre, on forme un bon groupe.

 Le gros point fort de cette enquête parlementaire c’est qu’elle a été très transparente : les auditions étaient mises en ligne rapidement  après avoir eu lieu. C’est assez exceptionnel, au niveau mondial. Pour résumer, nous avions à la fois un intérêt pour ce qui se passait en France, l’expertise pour l’analyser et des données exceptionnelles, un mélange parfait pour une étude. 

Vous parlez de cadre un peu différent des autres discussions de santé publique et nutrition dans le monde. En quoi cette enquête diffère-t-elle des autres ?

Normalement les questions des liens entre alimentation et santé sont dirigées (étiquetage nutritionnel, limites concernant la publicité aux enfants, etc.). Là, le cadre était plus ouvert, les industriels et les agriculteurs pouvaient parler de ce qu’ils voulaient dans un premier temps, avant d’avoir des questions plus précises mais toujours assez larges concernant l’alimentation et la santé.

Qu’est-ce qui vous a le plus frappé dans les données que vous avez recueillies ?

On avait déjà fait des études sur la France mais ce qui nous a marqués c’est l’intérêt spécifique des industriels pour les enfants via deux types d’action : la reformulation des produits destinés aux enfants et les nombreux programmes d’éducation à l’école (et en dehors). Au niveau international, cette préoccupation pour les enfants semble moins prononcée. 

Que pensez-vous de ces actions destinées aux enfants ?

D’abord, il y a un conflit d’intérêt évident. Il est possible que lorsque les industriels participent à l’éducation nutritionnelle des enfants, leurs logos ne soient pas présents. Mais ils utilisent des techniques de marketing subtiles comme des couleurs ou une écriture similaires à celles des produits ou de leur logo. L’éducation nutritionnelle des enfants se fait à des fins commerciales, sinon les industriels n’investiraient pas tant dans ces mesures. Il faut savoir que les programmes d’éducation nutritionnelle sont gérés à l’échelle locale, des villes, ce sont parfois des projets entre industriels et écoles directement. Ainsi, les industriels sont face à des personnes peut être moins critiques, plus vulnérables quant à l’influence des industriels et leurs produits sur la santé.

Deuxième point sur ces actions : on a suffisamment de recul et de preuves sur la reformulation des produits et l’éducation des enfants par les industriels pour savoir que ces solutions ne fonctionnent pas. Mais les industriels, face à l’échec de ces solutions, peuvent alors culpabiliser les individus, qui font, selon eux, de mauvais choix. Pourtant, nos choix sont dictés par la publicité (y compris, donc, via les programmes d’éducation des industriels).

Les auditions concernaient les industriels de l’agro-alimentaire mais aussi les agriculteurs et les distributeurs. Est-ce que tous ces acteurs étaient sur la même ligne ?

Non, justement ce qui nous a frappé c’est le décalage entre les discours de ces différents acteurs. Par exemple, les agriculteurs et les distributeurs se rendent compte que le système actuel n’est pas viable, comme le montrent les scandales agroalimentaires. Leurs discours montrent qu’ils veulent que cela change, les agriculteurs se rendent compte d’ailleurs que les circuits courts comme les Amaps (Associations pour le maintien d’une agriculture paysane) leur sont plus favorables. Les transformateurs ne semblent pas avoir franchi ce cap. Ils ne se remettent pas encore vraiment question.

Quels sont les éventuels problèmes des aliments industriels, selon les industriels ?

Dans les auditions de cette enquête, les industriels se bornent à évoquer des problèmes classiques, évidents : il faut moins de sucre, moins de sel, moins de gras. Ils ne parlent pas de l’ultra-transformation des produits, ou alors pour critiquer les études sur les aliments ultra-transformés.

Quelles critiques émettent les industriels sur la science autour des aliments ultra-transformés ?

Industriels et chercheurs liés à l’industrie agro-alimentaire reprennent la science sur l’ultra-transformation pour la remettre à leur sauce et la critiquer. Il y a une part de vérité dans leur critique mais aussi une part de mensonges car cette science va à l’encontre de leurs intérêts. L’analyse n’est pas honnête : ils choisissent la seule étude parmi les 20 existant qui ne trouve pas d’effets santé des aliments ultra-transformés, confondent allègrement transformation et ultra-transformation et discréditent l’ultra-transformation en elle-même en disant que cela fait peur aux gens, que cela rend le public anxieux.

Et, comme j’ai pu le montrer dans une étude précédente**, le peu de critique scientifique pour discréditer la recherche sur l’ultra-transformation émane d’individus et institutions qui ont des liens d’intérêt avec les industriels.

Et le versant constructif de cette critique ?

Les nouvelles recommandations brésiliennes basées sur la classification NOVA disent qu’il faut éviter les aliments transformés (groupe 3 de la classification) lorsqu’ils sont industriels. Or, ce groupe 3 n’est pas très différent du mélange du groupe 1 et 2. Et les usines, quand elles transforment ces aliments (le cas des conserves par exemple), le font de la même manière qu’on le ferait à la maison. Il peut y avoir plus de sel, sucre ou de gras dans le produit final mais le procédé de transformation est identique, à une échelle plus grande évidemment. Ils ont raison sur ces points et il faudrait que les spécialistes des aliments ultra-transformés s’attellent à les éclaircir.

Concernant le Nutri-Score qui vient d’être mis en place, que disent les industriels ?

La présence d’informations nutritionnelles sur l’emballage est un point assez délicat pour les industriels. D’un côté, cette information peut servir au consommateur pour faire de bons choix et à l’industriel pour se déresponsabiliser : « si vous achetez les mauvais produits ce n’est pas de notre faute ». D’un autre côté, il ne faut pas que cela soit trop contraignant pour eux. En effet, le Nutri-Score pourrait être utilisé pour taxer certains produits, les moins bien notés. Or les industriels ne veulent évidemment pas que leurs produits soient davantage taxés. En gros, ils veulent trouver un équilibre entre information du consommateur et niveau de profit suffisant pour eux.

Vous concluez votre étude en disant que ces auditions des industriels pourraient avoir une influence potentiellement négative sur les politiques de santé publique, notamment en poussant les politiques à adopter des mesures inefficaces. Quelles seraient les mesures efficaces selon vous ?

Se concentrer sur l’éducation ou l’autorégulation (reformulation, réduction des portions, etc.) représente des mesures qui sont peu efficaces mais très appréciées des industriels. Il vaudrait mieux suivre les recommandations de l’Organisation Mondiale de la Santé, qui préconise de taxer les produits les moins bons pour la santé ou limiter la publicité aux enfants.

Propos recueillis par Priscille Tremblais

Références

*Melissa Mialon, Jonathan Mialon, Giovanna Calixto Andrade & Moubarac Jean-Claude (2019): ‘We must have a sufficient level of profitability’: food industry submissions to the French parliamentary inquiry on industrial food, Critical Public Health, DOI: 10.1080/09581596.2019.1606418
**Melissa Mialon, Paulo Sêrodio, Fernanda Baeza Scagliusi : Criticism of the NOVA classification: who are the protagonists? World Nutrition 2018;9(3):176-240.


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