Est-ce que lorsque vous avez commencé le Zéro Déchet, vous saviez déjà que c’était la première étape d’une démarche plus vaste ou bien est-ce que la transition écologique a découlé du Zéro Déchet ?

Ce qui nous a poussé à nous lancer dans le Zéro Déchet c’était la pollution directe des écosystèmes par le plastique. Donc nous avions une sensibilisation sur le changement climatique. Mais le passage au Zéro Déchet nous a amené à progressivement détricoter tout le système… et donc à amorcer une véritable transition écologique.

Justement, qu’appelez-vous « transition écologique » ?

La transition écologique ce n’est pas uniquement la transition énergétique, c’est une démarche globale qui touche à la fois le système économique globalisé actuel, profondément inégalitaire, l’environnement, la santé car on a perdu la main et sur l’alimentation et sur la chimie pharmaceutique et la politique. La transition ce n’est pas faire du tri, rouler en voiture électrique et mettre des panneaux solaires sur son toit, c’est une démarche politique, économique, sociale. La transition, c’est l’opportunité de changer de système, pas simplement de le repeindre en vert.

Que représente le passage au Zéro déchet sur votre empreinte écologique ?

Avec le Zéro déchet, nous sommes parvenus à réduire de 24% notre impact carbone ; le Zéro déchet, en agissant sur l’alimentation et la consommation d’énergie a aussi des répercussions sur l’eau et les ressources. En ce sens le Zéro déchet est une bonne porte d’entrée pour commencer une transition écologique. Cependant ce n’est pas suffisant. En effet, 41% de l’impact écologique d’une famille traditionnelle est lié à l’argent qu’elle garde à la banque. Et les transports représentent le 2e impact le plus important après la finance. Ce sont donc les domaines où nos actions auront le plus d’impact sur le plan écologique. Changer de banque si besoin, réduire considérablement le transport en avion sont deux actions à mener prioritairement.

(Illustration ©Bloutouf, tous droits réservés)

Vous dites qu’on est face à une urgence absolue. Quels indicateurs vous permettent d’affirmer cela ?

En premier lieu, nous pouvons tous constater aujourd’hui les effets du réchauffement climatique. Si nous continuons avec la même logique qu’aujourd’hui, la température va augmenter de 3 à 5 degrés. Or plus la Terre va se réchauffer et plus il y a aura de CO2 libéré dans l’atmosphère (notamment par le dégel du permafrost et la libération du CO2 emprisonné jusque-là dans la glace), un effet d’emballement est donc à craindre et vers 4-5 °C de réchauffement il est probable que nous ne maîtrisions plus rien. Il faut donc limiter le réchauffement à 2°C si on veut maintenir l’habitabilité de la Terre à la fin du 21e siècle.

Le 2e indicateur ce sont les ressources en eau. Il faut savoir que tout ce que l’on produit aujourd’hui nécessite beaucoup d’eau. De l’eau qu’on ne voit pas. Si un Français utilise en moyenne 123 L d’eau visible par jour chez lui, il faut y ajouter les 1665 litres d’eau cachée pour son énergie nucléaire, son alimentation et fabriquer tous ses biens de consommation. L’eau cachée représente ainsi 94% de la consommation en eau d’un Français. Or nos ressources en eau ne sont pas infinies et la moitié des masses d’eau sur Terre est déjà en surexploitation. Par ailleurs 2/3 de l’eau douce est polluée au-delà-de sa capacité à se dépolluer elle-même via les végétaux.

Enfin, troisième indicateur, la biodiversité : en 50 ans, 60% des espèces sauvages ont été perdues. Parce qu’on déforeste beaucoup, détruisant ainsi leur habitat. Même constat dans l’océan, d’ici 2050, il est possible qu’il ne reste plus de poisson en mer mais par contre on y trouvera du plastique.
En 2000, nous consommions en 9 mois les ressources que nous devrions consommer en un an pour garder la terre habitable. Désormais c’est en 7 mois : à partir d’août nous vivons à crédit écologique. Les indicateurs sont clairement dans le rouge. 

Vous appelez à un changement profond des consciences mais, à l’échelle d’un pays, voire du monde, ce changement ne risque-t-il pas de mettre 20-30 ans à se produire, c’est-à-dire d’arriver trop tard ?

Dans l’écologie, il y a typiquement deux phases : tout d’abord la prise de conscience, puis le passage à l’acte. J’estime qu’entre 2000 et 2015 environ, notamment grâce à Internet et aux réseaux sociaux, suffisamment d’information a été apportée permettant la prise de conscience. Depuis 3-4 ans, je sens qu’on est passé en phase 2, avec de plus en plus de personnes qui se disent « Je dois être le changement ». Cela me rend optimiste. Mais il faudrait quand même qu’on ait un accélérateur via les pouvoirs publics. C’est l’Etat qui doit être le grand incitateur. Or aujourd’hui il nous fait perdre du temps.

Parlons un peu alimentation maintenant. Pouvez-vous expliquer votre principe selon lequel « bio et local c’est idéal » ?

D’abord précisons bien de quel « bio » on parle : d’une agriculture biologique cohérente, avec un système de production adapté au sol et aux ressources en eau, de la biodynamie donc et non pas du bio industriel et délocalisé. Manger une majorité d’aliments bruts et locaux nous a permis de diviser par 4 l’impact carbone de notre alimentation. En effet c’est la transformation des produits qui consomme beaucoup d’énergie et de ressources. Par ailleurs, manger selon ce principe permet de réduire le gaspillage. Actuellement une famille typique gaspille en moyenne un mois d’alimentation sur un an, soit environ 640 euros (160 euros par personne). Et manger local permet de sortir de la logique des multinationales allant produire ailleurs, ce qui crée sur nos territoires un chômage de masse. En mangeant local, on contribue à la fois à la protection de nos écosystèmes, de notre santé et à la création d’emploi.

Les initiatives locales fleurissent pour nous aider à suivre ce principe. Lesquelles conseillez-vous ?

Oui, il existe de plus en plus d’AMAP (Associations pour le maintien de l’agriculture paysanne), d’épiceries solidaires (ANDES France) ou de systèmes comme la Ruche qui dit oui, mais pour nous, le mieux c’est d’aller sur le marché et y rencontrer directement les producteurs. Au marché on a tout le frais : produits laitiers, œufs, légumes et fruits, viande. Après on a peut acheter le reste dans un magasin de vrac. Deux lieux d’achat suffisent donc. 

Quel est ou a été le point le plus difficile de votre transition écologique ?

Le point le plus difficile pour nous c’est la voiture. Comme pour les 52 % de Français vivant à la campagne où les solutions collectives de transport n’existent pas ou plus. La solution serait de développer un bouquet mobilité avec par exemple des transports collectifs fréquents et des vélos électriques gratuits, notamment en semi-rural, permettant de faire le 1/3 de nos trajets quotidiens de moins de 1 km. Et à l’échelle locale c’est faisable car les maires et les communautés de communes n’ont pas besoin d’attendre l’aval de l’Etat pour mettre en place ce type de bouquets de mobilité. Autre solution à envisager sur le long terme : relocaliser le travail dans les campagnes pour réduire le recours à des moyens de transport polluants.

Sans effort des entreprises multinationales peut-on arriver à vraiment diminuer notre empreinte écologique ?

Le bilan actuel et sa solution relève de quatre responsabilités : celles de l’individu, des industriels, des politiques et des actionnaires. Si les multinationales sont aujourd’hui dans la position qui est la leur c’est parce qu’on leur a permis d’y être. L’Etat doit reprendre la main et permettre de la régulation.  Or, aujourd’hui il est le devenu le grand facilitateur du commerce international via des accords comme le Tafta ou encore le secret des affaires.
Il faudrait de plus s’attaquer aux trois mamelles de la consommation : la publicité, le crédit et l’obsolescence. Sortir de ce cercle vicieux. On s’est fait voler notre alimentation, notre argent, notre santé. Il faut maintenant reprendre le contrôle. Et pour cela la première grosse clé à actionner c’est moi-même, avec mes choix. En réduisant mes consommations, en mangeant autrement, en privilégiant le local et le coopératif. Et je fais le pari qu’on retrouvera une vraie qualité de vie, qu’on sera tous plus heureux.

Pour aller plus loin, lire : Famille en transition écologique de Jérémie Pichon (illustré par Bénédicte Moret)


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